Texte Philosophique – Jean-Jacques Rousseau : « Discours sur l’origine de l’inégalité »

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La pitié est un sentiment naturel, qui modérant dans chaque individu l’activité de l’amour de soi-même, concourt à la conservation mutuelle de toute l’espèce. C’est elle qui nous porte sans réflexion au secours de ceux que nous voyons souffrir ; c’est elle qui, dans l’état de nature, tient lieu de lois, de mœurs et de vertu, avec cet avantage que nul n’est tenté de désobéir à sa douce voix ; c’est elle qui détournera tout sauvage robuste d’enlever à un faible enfant, ou à un vieillard infirme, sa subsistance acquise avec peine, si lui-même espère pouvoir trouver la sienne ailleurs ; c’est elle qui, au lieu de cette maxime sublime de justice raisonnée : Fais à autrui comme tu veux qu’on te fasse, inspire à tous les hommes cette autre maxime de bonté naturelle bien moins parfaite, mais plus utile peut-être que la précédente : Fais ton bien avec le moindre mal d’autrui qu’il est possible. C’est, en un mot, dans ce sentiment naturel, plutôt que dans des arguments subtils, qu’il faut chercher la cause de la répugnance que tout homme éprouverait à mal faire, même indépendamment des maximes de l’éducation.

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité, 1755

Texte Philosophique – Jean-Jacques Rousseau : « Profession de foi du Vicaire savoyard »

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Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice, de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises, et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience (…)

Il faut (…) distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons avant de connaître ; et comme nous n’apprenons point à vouloir notre bien et à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la nature, de même l’amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l’amour de nous-mêmes. Les actes de conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments. Quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentiments qui les apprécient sont au-dedans de nous, et c’est par eux seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir.

Jean-Jacques Rousseau , Profession de foi du Vicaire savoyard, Emile ou de l’éducation,  1762

Texte Philosophique – Emmanuel Kant : « Critique de la raison pure »

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Le temps n’est pas quelque chose qui existe en soi, ou qui soit inhérent aux choses comme une détermination objective, et qui, par conséquent, subsiste, si l’on fait abstraction de toutes les conditions subjectives de leur intuition ; dans le premier cas, en effet, il faudrait qu’il fût quelque chose qui existât réellement sans objet réel. Mais dans le second cas, en qualité de détermination ou d’ordre inhérent aux choses elles-mêmes, il ne pourrait être donné avant les objets comme leur condition, ni être connu et intuitionné a priori par des propositions synthétiques; ce qui devient facile, au contraire, si le temps n’est que la condition subjective sous laquelle peuvent trouver place en nous toutes les intuitions. Alors, en effet, cette forme de l’intuition intérieure peut être représentée avant les objets et, par suite, a priori. (…)

Le temps n’est autre chose que la forme du sens interne, c’est-à-dire de l’intuition de nous-mêmes et de notre état intérieur. En effet, le temps ne peut pas être une détermination des phénomènes extérieurs, il n’appartient ni à une figure, ni à une position, etc. ; au contraire, il détermine le rapport des représentations dans notre état interne. Et, précisément parce que cette intuition intérieure ne fournit aucune figure, nous cherchons à suppléer à ce défaut par des analogies et nous représentons la suite du temps par une ligne qui se prolonge à l’infini et dont les diverses parties constituent une série qui n’a qu’une dimension, et nous concluons des propriétés de cette ligne à toutes les propriétés du temps, avec cette seule exception que les parties de la première sont simultanées, tandis que celles du second sont toujours successives. Il ressort clairement de là que la représentation du temps lui-même est une intuition, puisque tous ses rapports peuvent être exprimés par une intuition extérieure. (…)

Le temps est la condition formelle a priori de tous les phénomènes en général. L’espace, en tant que forme pure de l’intuition extérieure, est limité, comme condition a priori, simplement aux phénomènes externes. Au contraire, comme toutes les représentations, qu’elles puissent avoir ou non pour objets des choses extérieures, appartiennent, pourtant, en elles mêmes, en qualité de déterminations de l’esprit, à l’état interne, et, comme cet état interne est toujours soumis à la condition formelle de l’intuition intérieure et que, par suite, il appartient au temps, le temps est une condition a priori de tous les phénomènes intérieurs (de notre âme), et, par là même, la condition médiate des phénomènes extérieurs.

Emmanuel Kant, Critique de la raison pure (1781),

Texte Philosophique – Michel Biezunski : « Histoire de la physique moderne »

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Une vache qui voit passer un passager marchant à cent kilomètres à l’heure, dans le sens du train lancé à cinq kilomètres à l’heure, mesure classiquement sa vitesse à cent cinq kilomètres à l’heure. Eh bien, dis Einstein, cela ne vaut pas pour la lumière – ni d’ailleurs par voie de conséquence, pour le reste. Sa vitesse est indépendante de celle de sa course.

Ce point de vue a des conséquences immédiates sur d’autres concepts physiques : la notion de simultanéité absolue perd son sens pour des événements qui ne se produisent pas au même endroit. La mesure de l’intervalle de temps devient relative au système de référence dans lequel a lieu la mesure. Autrement, dit, le temps subit ce qu’on appelle une « dilatation » : la durée qui s’écoule entre deux événements est plus longue pour un observateur qui regarde passer les événements devant lui à une certaine vitesse que pour quelqu’un qui se déplace avec ces événements. Cette propriété, les physiciens des hautes énergies l’utilisent quotidiennement aujourd’hui. Ils ont ainsi tout loisir d’observer des particules se désintégrant en un temps si court qu’elle seraient inobservables si leur « durée de vie » n’était prolongée d’un facteur élevé grâce à la vitesse extrêmement grande (souvent proche de la vitesse de la lumière) à laquelle elles passent devant eux. Les longueurs, elles, se contractent lorsqu’elles sont vues par un observateur en mouvement relatif. La longueur d’une règle mesurée par un observateur en mouvement relatif est plus courte que lorsqu’elle est mesurée par un observateur dont le mouvement est solidaire de celui de la règle.

Les lois de transformation exprimant la dilatation des temps et la contraction des longueurs n’étaient pas nouvelles. Einstein retrouvait en réalité les formules dites de Lorenz-Fitzgerald. Mais si l’on connaissait leur expression mathématique, leur interprétation physique était loin d’être claire. Lorentz avait postulé l’existence d’un « temps local », artifice mathématique qui exprimait cette contraction, sans qu’il ait cherché à en déduire une interprétation physique. Einstein fut le premier à affirmer qu’il s’agissait du temps, le temps réel, physique, qui se soumet donc à un effet de perspective puisqu’il se modifie en fonction du point de vue de l’observateur, sachant que ce point de vue différent est corrélatif d’un certain mouvement. »

Michel Biezunski, Histoire de la physique moderne, seconde édition (1996)

 

Texte Philosophique – Henri Bergson : « L’évolution créatrice »

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Si je veux me préparer un verre d’eau sucrée, j’ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde.

Ce petit fait est gros d’enseignement. Car le temps que j’ai à attendre n’est plus ce temps mathématique qui s’appliquerait aussi bien le long de l’histoire entière du monde matériel lors même qu’elle serait étalée tout d’un coup dans l’espace. Il coïncide avec mon impatience, c’est-à-dire une certaine portion de ma durée à moi, qui n’est pas allongeable ou rétrécissable à volonté. Ce n’est plus du pensé, c’est du vécu. Ce n’est plus une relation, c’est de l’absolu.

Qu’est-ce à dire sinon que le verre d’eau, le sucre, et le processus de dissolution du sucre dans l’eau sont sans soute des abstractions, et que le Tout dans lequel ils ont été découpés par mes sens et mon entendement progresse peut-être à la manière d’une conscience ?

Henri Bergson, L’évolution créatrice, 1907